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Le culte des héros

Le culte des héros

Lors du prochain Giro, qui célèbrera sa centième édition, les Italiens vont rendre hommage à trois de leurs plus grands champions. Les Campionissimi Gino Bartali, Fausto Coppi et Marco Pantani. L’occasion pour tous les passionnés de cyclisme de se retourner vers les grandes figures qui ont fait de ce sport unique la métaphore de nos sociétés postmodernes. Car le culte des héros du cyclisme tient tout à la fois de la mythologie populaire et de l’apologie du sacrifice. Des valeurs exaltées aussi bien par les victoires que par les défaites. L’humaniste Jacques Barrot, apôtre de l’Europe et du sport, me disait toute l’admiration qu’il portait à Jacques Anquetil et Bernard Hinault. Et plus encore à l’inégalable Louison Bobet qu’il rapprochait d’Aristide Briand.

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Le culte des héros, race en voie d’extinction depuis le lynchage du menteur Lance Armstrong et du rebelle tricheur Riccardo Riccò, est une constante révélatrice dans le contexte de l’histoire du cyclisme. Ce sport romantique et technique dont la dimension sociale littéralement métaphysique tient lieu de programme encyclopédique.
Si les Italiens tiennent toujours en haute et même immense estime leur
Campionissimo Fausto Coppi et ses compatriotes Gino Bartali, Marco Pantani ou Mario Cipollini, l’Espagne fait assez peu de cas de Federico Bahamontes ou de Luis Ocaña. Reste évidemment la Belgique et sa dévotion surréelle à Eddy Merckx ou son affection indéfectible pour Roger De Vlaeminck et, plus près de nous, pour Tom Boonen. Et même la Hollande se souvient, vaguement mais fièrement, des exploits du lumineux Jan Janssen et de l’introverti Joop Zoetemelk. La Suisse suit à quelques longueurs avec ses références-révérences au duo Koblet-Kubler.  Et son admiration pour le néo-retraité Fabian Cancellara.

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La France, pour sa part, s’en tient à son habituelle et pathétique ingratitude. Au point d’oublier, en pleine célébration de la bataille de la Marne et du sacrifice ultime de millions de poilus, un champion héroïque nommé Octave Lapize. Vainqueur du Tour de France 1910, trois fois champion de France, trois fois vainqueur de Paris-Roubaix, trois fois vainqueur de Paris-Bruxelles, mort au champ d’honneur dans le ciel de Toul le 14 juillet 1917. Il avait 30 ans… et il s’était engagé volontairement, bien qu’exempté pour cause de surdité partielle.
De celui que le légendaire journaliste Albert Baker d’Isy considérait comme le numéro un ne reste qu’une impressionnante statue au sommet du col d’Aubisque et quelques noms de rues ou de stades. Mais pas une ligne, pas un mot dans des médias obsédés par l’actualité de l’actualité. C’est à dire l’écume des jours.
Mais il n’y a pas que le « Frisé » Octave Lapize à passer aux oubliettes du cyclisme dit moderne. Que dire de Louison Bobet ? De Jacques Anquetil ? De Bernard Hinault ? De Laurent Fignon ? Comment comprendre, comment accepter, comment cautionner leur relégation sur la dernière étagère du dernier rayon de l’histoire du sport ?
Alors, il y a bien quelques retours de flamme. Par exemple quelques images de Laurent le magnifique et de ses ultimes apparitions télév, ou du « Blaireau » Bernard Hinault remettant son dernier maillot jaune et offrant une dernière poignée de mains à un élu local émerveillé.

Mais rien de profond. Rien de révélateur. Rien de sincère. Rien d’important. Pas même chez les jeunes cyclistes de la nouvelle génération.
C’est dire si j’ai apprécié le geste de Jean-Christophe Péraud réclamant un selfie à Raymond Poulidor sur la piste de Lyon à l’occasion du vrai faux record de l’heure du grand artiste belge Jan Fabre. C’est dire aussi si j’ai adoré ces jeunes passionnés venus spécialement sur le stand Colnago lors de l’Eurobike pour faire dédicacer maillots, photos ou catalogues par le « Maestro » Ernesto. Car les constructeurs de légende font aussi partie intégrante de notre galerie des héros.
Alors que dire ? Que faire ? Qu’imaginer pour redonner vie et sens au
culte des héros ?

D’abord demander aux teams et aux fédérations de faire leur métier de base. C’est à dire de communiquer largement et simplement sur leurs champions plutôt que de se perdre en conjectures politiciennes ou en arguties marketing. Des teams et des fédérations qui ne peuvent faire l’économie de héros. Car le sport, tout le sport, c’est d’abord des héros. Ces visages et ces gestes que jeunes hommes, jeunes femmes, nous accrochions à nos murs aux côtés de Che Guevara ou de James Dean.
Puis demander aux apprentis champions d’enregistrer le fait que la proximité et la disponibilité font partie de leurs obligations de « pros ». Tant vis-à-vis de la presse que vis-à-vis du public. La distance, l’éloignement, formes subtiles mais évidentes de mépris, sont absolument à prohiber. Même 20 minutes avant le départ d’une étape du Dauphiné ou du Tour.

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Et enfin, sans doute, de s’inspirer de Peter Sagan. Vrai héros, vrai champion et homme vrai. Sa gentillesse, sa disponibilité, sa fantaisie autant que ses victoires spectaculaires font plus pour le cyclisme que tous ces attachés de presse qui ont fait du « non » leur raison d’exister, à défaut de vivre.
Fort heureusement, en dépit de tout, restent la mémoire et quelques individus rares.
La mémoire de ces villes de province, Carpentras avec Jacques Anquetil, ou Novi Ligure avec Fausto Coppi. Ces individus rares que sont Richard Virenque à jamais « Coeur de Lion » ou, bien évidemment, le « Cannibale » Eddy Merckx